SUR ∙ SUD // Maurizio Leonardi
QUI SOMMES NOUS ?
LiberaMeLiberaTutti est une organisation culturelle à but non lucratif basée en Europe et en Amérique latine. Son travail consiste à promouvoir des projets de recherche, de création et de formation, grâce à l'utilisation du « voyage » comme méthode d'étude et outil d'apprentissage.
En 2016, LiberaMeLiberaTutti a créé « Sur-Sud », un programme de mobilité internationale initialement créé entre la zone Caraïbe et la Méditerranée pour promouvoir le dialogue et l'échange de connaissances.
Dans ce cas concret, en ce qui concerne les territoires dans lesquels l'organisation opère, on a constaté que la succession des civilisations en Sicile, dans le sud de l'Italie, l'invasion européenne des Amériques, la diaspora africaine dans la zone caraïbe de la Colombie et les flux migratoires en jeu constituent des facteurs qui contribuent à élaborer une «grille de lecture » de ces sociétés, dont la compréhension est le socle de base pour les actions à mener dans chaque contexte individuel.
L'organisation entreprend ainsi une étude comparative qui démontre l'importance de l'aspect culturel dans les initiatives qui promeuvent le développement local et elle a créé une plateforme de collaboration entre les deux continents, en utilisant trois espaces qui sont devenus les sièges principaux de LiberaMeLiberaTutti. Trois espaces culturels créés dans des contextes ruraux d'Amérique latine et d'Europe du Sud.
En Sicile, dans le village rural de Fontanasalsa dans la province de Trapani, "il Baglio" : une structure architecturale du XIXe siècle, entourée de champs cultivés d'oliviers, typiques de la zone occidentale de l'île ; et en Colombie, dans la région nord de Santander, dans la ville de Pamplona, « Casa Rural », une œuvre architecturale réalisée avec des techniques mixtes, sur les pentes du ruisseau Cariongo et dans la zone côtière surplombant la mer des Caraïbes, dans la petite ville appelée Galerazamba, « Galera », une maison écologique construite selon les traditions indigènes.
Les expériences des résidents ont permis au Programme Sur-Sud de se développer et de renforcer le lien entre les deux contextes dans lesquels l'organisation développe ses projets. D'une part, les lieux sont devenus des espaces culturels développant en permanence les occasions de rencontres entre des personnes qui, chacune au sein de leur discipline, ont eu l'occasion d'élargir leurs connaissances. D'autre part, les ateliers, créations et travaux communs ont créé une continuité de communication entre les membres, ce qui contribue à promouvoir un réseau d'échange stable afin que de plus en plus de jeunes puissent voyager entre l'Europe et l'Amérique latine pour soutenir des projets de développement issus de la recherche.
Le Programme de Mobilité a montré combien il est important pour tous les artistes qui souhaitent voyager, de partir de l'étude des lieux d'origine et d'arrivée, comme condition fondamentale pour établir un véritable dialogue. Autrement dit, vivre le voyage comme une période de recherche et de réflexion pour apprendre et enseigner : au point de façonner une nouvelle forme de « coopération internationale ».
Une coopération conçue comme un véritable exercice de solidarité mutuelle, dans lequel le problème ne peut être imputé à l'une des parties et où le voyageur, cessant d'être un explorateur en terre étrangère, se relie en permanence à la terre qu’il habite pour en faire un objet de questionnement, d’observation et de réflexion.
Pour ces raisons, LiberaMeLiberaTutti a décidé d'entreprendre de nouvelles recherches sur le champ éducatif et a créé en 2023 Apapache, un programme éditorial pour la promotion de la lecture, considérée comme un facteur indispensable pour que l'être humain puisse, dès son plus jeune âge, avoir la conviction de pouvoir prendre en main son propre avenir et le modeler à partir de ses rêves.
Apapache accorde une attention particulière aux enfants et souhaite ouvrir trois librairies dans les bureaux de LiberaMeLiberaTutti, qui deviendraient des espaces d'étude pour les résidents et donneraient en même temps aux villages ruraux la possibilité d'avoir un accès gratuit et de qualité à la lecture. Les librairies sont conçues comme des « nœuds » dans lesquels convergent les initiatives liées à l'art et à l'artisanat à partir des matières premières présentes dans les territoires locaux, afin de promouvoir la créativité là même où les services de base pour la communauté font défaut.
À ce jour, Sur-Sud et Apapache travaillent ensemble pour que les recherches réalisées par le biais de leurs programmes contribuent à la création future d'une école primaire. Le groupe de voyageurs résidents qui entre dans le programme de mobilité entame une période de formation qui le fera devenir le personnel enseignant de l'école. Les voyages, conçus comme une méthode d'étude individuelle, se transforment en expériences de formation pour la création d'une nouvelle classe de « maîtres », selon une approche pédagogique basée sur la stimulation
de la « sensibilité ».
RÉSIDENCE SUR-SUD 2024
Le dernier artiste invité au Programme Sur Sud est Maurizio Leonardi, un photographe italien originaire de Naples, installé ensuite en France, qui a consacré sa vie à voyager pour raconter les histoires de différents peuples.
En 2023, Maurizio Leonardi a commencé une période de résidence au siège sicilien de LiberaMeLiberaTutti : il Baglio. Durant son séjour, il a réalisé un travail d'étude sur le concept de marginalisation qui part d'une interminable recherche photographique menée tout au long de sa carrière.
Ses œuvres semblent toutes empreintes d’un sentiment de mélancolie. Elles sont le fruit d’une observation au long cours des effets du temps sur les choses, les lieux et les êtres dans un territoire donné. Territoire qui est majoritairement sa terre méridionale, terre d'origine, quittée dans sa jeunesse et toujours redécouverte au fil de ses voyages.
A travers les images de son œuvre on peut entrevoir la question du temps qui reste à parcourir avant que ces paysages humains n'existent plus mais finissent dilués dans cette société liquide dont parle Zygmunt Baumann. C'est pour cette raison que ses photos semblent représenter une sorte d'archive historique du présent.
Partant du travail réalisé au cours de sa carrière artistique et entrant en contact avec le groupe de recherche du Programme Sur Sud, Maurizio Leonardi a décidé d'entreprendre un voyage en Colombie pour effectuer une période de résidence à la recherche d'un autre panorama social qui nous fasse réfléchir sur la manière dont un État-nation est créé et sur le concept d'identité d'un peuple qui en résulte. Ainsi commence un parcours d'étude préalable au voyage qui permet à l'artiste de créer une ligne narrative qui a pour base la relation entre passé et présent, suivant le leitmotiv de son œuvre : ce sentiment commun de mélancolie.
Maurizio Leonardi, après s'être longtemps demandé si les habitants du sud de l'Italie ressentaient la mélancolie de leurs origines, diluées dans le concept d'une « Europe unie », voyage pour peindre la mélancolie sur le territoire colombien. Et il s'interroge : le peuple le plus heureux au monde, selon l'indice des Nations Unies, ressent-il de la mélancolie face à ses origines ? Ou bien les ignore-t-il au point de risquer de les voir disparaître ?
Pour tenter de répondre il faut alors approfondir la notion de préservation de la mémoire d’un peuple, et avec elle l’importance de l’histoire. Mais quelle histoire ? Celle qui naît de la rencontre entre les croyances occidentales et la cosmovision indigène.
CE QUI NOUS ÉMUE
L’histoire de la Colombie en tant qu’État-nation a commencé avec son indépendance par rapport à la domination espagnole. Durant cette période et dans les premières années qui ont suivi la naissance de la République, après une longue phase d'extermination, les indigènes présents sur le territoire national ont commencé à être considérés comme de « bons sauvages » dont au final les manières de penser et d'agir demeuraient inconnues. C'est à cette époque qu'une égalité de principe fut légalement instituée entre eux et le reste des « Colombiens », reconnaissant leur droit de participer à la société, déclarant interdites les formes d'exploitation et d'esclavage et leur attribuant des territoires pour leur usage exclusif. Un ensemble de mesures qui pourtant ne fut pas respecté.
L'intention de l'État de « civiliser » ces populations s'accompagna de mesures juridiques établissant des « statuts de semi-indépendance » pour parvenir à la coexistence sur le territoire national. Mais finalement, les concepts de civilisation, de barbarie et de populations sauvages utilisés par les législateurs de cette époque restaient encore ancrés dans la tradition coloniale, bien loin des cadres et catégories de pensée sociologiques, juridiques et politiques. La situation d’infériorité restait de fait indéniable.
Alors, quelle a été l’idée du « peuple colombien » qui a émergé ?
Le préambule de la Constitution politique de 1991 intitulée « El pueblo colombiano » manifeste sans équivoque l'absence de vision cosmologique indigène dans ce qui est considéré comme l'esprit d'un peuple (l'ensemble des éléments qui le composent) en invoquant « la protection de Dieu ».
À quel Dieu pourrait-on demander ?
La constitution de 1991 laisse très claire la position des populations indigènes dans l'État-nation colombien : elle acte la « reconnaissance » de quelque chose qui existe, mais que « nous ne sommes pas ». Elle se souvient des "consignas" de l'époque de l'Indépendance qui récitaient "Dios, Religion, Constitucion" et qui se demandaient s'il était même approprié de rétablir les anciennes missions de l'Église pour aider ces "indigènes non civilisés" (du moins plus " sauvages").
L’essence indigène fait-elle partie du fait d'être Colombien » ? Ou est-elle étrangère à cette question d’identité ? Et si c'est le cas, est-ce par choix ou par ignorance délibérée ?
La rencontre entre l’Europe et l’Amérique est peut-être l’événement le plus important de l’histoire moderne. C'est le moment où l'homme change son image du monde : la forme sphérique de la planète est établie et commence le métissage qui a donné vie aux peuples d'Amérique.
La conséquence la plus désastreuse de la conquête des Amériques fut la déclaration d’infériorité des populations indigènes par rapport aux Européens. Une superstructure éthique d'origine occidentale s'imposa aux cosmovisions des différentes communautés indigènes, au point d'affirmer une nature sauvage, comparable aux animaux, typique des êtres sans âme.
En témoigne le rite du "requerimiento", un texte juridique qui était lu aux indigènes lors d'une cérémonie publique, au cours de laquelle étaient déclarés la tradition chrétienne, le pouvoir de la papauté et la légalité de la colonisation. Dans ce document, le roi Fernando était défini comme « dompteur du peuple barbare », si les indigènes acceptaient les règles exprimées, ils devenaient « protégés », donc évangélisés et considérés comme sujets de l'empire. Sinon, ils pouvaient être exterminés ou réduits en esclavage. Le rite était lu en espagnol.
Un grand malentendu s’établit entre les cultures, étant donné qu'aucun des chroniqueurs et traducteurs n’en connaissaient les deux ensemble.
L'histoire de la Conquête, telle qu'elle nous a été racontée et telle qu’elle est encore largement répandue même dans de nombreux bancs d'école, est le résultat du témoignage de tous ceux qui, bien que dans des rôles distincts, ont participé à ce phénomène, c'est-à-dire essentiellement des fonctionnaires des pays colonisateurs et des explorateurs étrangers. Des gens complètement étrangers à la cosmovision indigène.
Prétendre créer une nouvelle classe de voyageurs conscients et capables de raconter l’histoire aujourd’hui est peut-être encore loin de la réalité.
Mais est-il possible d'expliquer le sens du Borinquen à un artiste européen ?
La réponse réside peut-être dans la découverte du vrai sens du mot « cosmovision ». Pour ce faire, le voyage de Maurizio Leonardi commence dans la Sierra Nevada de Santa Marta, sur la côte colombienne surplombant la mer des Caraïbes.
UN VOYAGE AU « CŒUR DU MONDE »
Il existe un endroit, sur la côte nord de la Colombie, où les montagnes et la mer se rencontrent. Tout ce qui s’y passe peut être ressenti sur le reste de la planète. « Si notre corps ressent les battements du cœur, la Terre peut-elle les ressentir ? » Oui, disent les habitants de ce territoire sacré. Et c’est pour cette raison qu’ils l’appellent le grand « Cœur du Monde ». Car selon les « grands frères », comme se définissent eux-mêmes les populations indigènes, « todo està conectado » (tout est lié).
Il s’agit de la Sierra Nevada de Santa Marta, le plus haut système montagneux proche de la mer du monde. Berceau de l'ancienne civilisation précolombienne des Tayrona, et de ses quatre peuples ancestraux : Kankuamo, Arhuaco, Wiwa et Kogui.
Quatre familles de communautés indigènes qui habitent ces montagnes depuis des temps immémoriaux et qui résistent aujourd'hui au défi de survie auquel sont exposés tous les groupes indigènes de Colombie. La défense de ce territoire ancestral est en effet cruciale pour protéger les savoirs traditionnels et un mode de vie étranger au reste de la population colombienne. Tellement étrangère qu’on se demande aujourd’hui où est l’âme indigène du peuple colombien. Est-il encore possible de voir ses caractéristiques ? Où trouver ses manifestations culturelles ? Uniquement dans les territoires sacrés ? Ou encore dans les territoires intermédiaires, les invasions, les zones frontalières, le contexte urbain ?
À la lumière de ces considérations, décrire la marginalisation des populations indigènes sur le territoire colombien soulève une question qui semble traverser tout le projet de création et de recherche du résident Sud-Sud : que signifie être Colombien ? Et pour répondre il faut se référer à l’histoire, avec ses nouvelles formes acquises grâce aux différents courants de pensée d’aujourd’hui.
Dans les années 1950, la manière de raconter l'histoire de l'humanité a changé et le concept d'« approche historico-artistique » a été introduit comme moyen de remettre en question le seul récit dominant jusqu'alors dans la production historiographique universelle.
Ainsi les concepts de civilisation, de sauvagerie, d’évolution, de sous-développement disparaissent. Mais surtout la catégorie pro-européenne des « autres ». L’unité de mesure du progrès humain, jusqu’alors admise, laisse place au doute.
Même si déjà depuis l'époque romantique le voyageur, animé par des intérêts scientifiques non soumis à des stigmates politiques, était motivé par une curiosité qui se voulait sans jugement pour l'exploration du nouveau monde, il serait imprécis d'affirmer l'absence d'un certain exotisme et donc la permanence d'un discours « entre soi ».
Même l’introduction de l’anthropologie n’élimine pas le poids du regard étranger dans les études sur les communautés humaines qui préservent d’autres manières d’être et d’habiter notre planète.
La nouveauté introduite par l'approche historico-artistique est donnée par le « sentiment » comme instrument de connaissance qui, en tant que tel, rassemble les gens. Dans la lignée de cette approche, le travail créatif prévu pendant la résidence de Maurizio Leonardi propose une réinterprétation visuelle de la présence indigène sur le territoire colombien, qui brise à la fois les schémas coloniaux et les visions sceptiques de ceux qui croient qu'il n'est pas possible d'expliquer le concept de Borinquen à un Européen.
En d’autres termes, c’est un voyage d’étude et de création qui commence par la recherche de ce sentiment, commun chez l’être humain, qu’on ne sait pas d’où l’on vient ni où l’on veut arriver.